Phobie

 

       Je suis claustrophobe : « Définition : « Qui a peur des espaces clos, confinés ». J'ai lu aussi : « Ce trouble survient parfois à la suite d'un traumatisme ou d'une longue maladie... ».

          Dans mon enfance, j'avais un rêve récurrent : Un tunnel sans fin, et j'étais dans ce sombre tunnel, oppressée, angoissée, paniquée. Ce sont des ressentis physiques, les images étant brouillées, floues. Surtout, l'effroi me revient encore, et aussi l'impossibilité que j'ai eue durant toutes ces premières années d'y mettre des mots, de comprendre d'où me venaient ces visions, cette sensation d'horreur absolue. Le cauchemar me réveillait et mon père ou ma mère venait me calmer et me rassurer. Avec l'adolescence ces mauvais rêves ont peu à peu disparu, mais pas la peur ni la terreur qu'ils suscitaient, et je commençais alors à essayer d'analyser en quelque sorte ces frayeurs nocturnes, et d'en rechercher la cause.

         Vouloir décrire ma souffrance pendant ces moments est très difficile, comme si il n'y avait aucun repère, et une incompréhension totale : Une sensation d'étouffement, d'être triturée de partout, compressée, écrasée. Une couleur me revient, du rouge très sombre, mais peut-être ce détail s'est ajouté « a postériori », quand j'ai commencé à concevoir l'inconcevable.

        Cette phobie se présente chez-moi par la peur des situations sans issues, des enfermements : Autoroutes, embouteillages, locaux modernes qui demandent pour y entrer des codes à n'en plus finir, hôtels dont on ne peut ouvrir les fenêtres, sont des tortures dans mes mauvais moments, de l'agacement autrement. Curieusement je ne crains pas de prendre l'avion, comme si l'espace autour me rassurait, et qu'en cas d'accident, l'instantanéité de ma fin me tranquillisait, car elle serait indolore. En revanche je me souviens de mon stress lors de mon brevet de plongée : Alors que la promenade sous-marine est sûrement un bonheur, par le corps en apesanteur et le silence, je n'y vois que les paliers de décompression qui sont autant de contraintes insupportables.

         Je n'ai eu aucune longue maladie, et n'ai subi aucun traumatisme dans mon enfance, sauf celui de ma naissance, ou plutôt d'avant ma naissance, coincée durant des heures, ainsi que l'on m'a raconté, ma mère souffrant le martyre, et finalement délivrées, elle et moi, après de longues heures de douleurs.

        J'en viens donc à « l'inconcevable », puisque j'ose à peine l'écrire, l'idée de se souvenir de sa naissance étant une plaisanterie pour la plupart des gens. En fait je ne me souviens pas de ma naissance, mais je pense que mon corps, lui, se souvient de la douleur, et mon subconscient de l'angoisse, ressenties avant ma délivrance, et que ce vécu a resurgi plus tard du plus profond de mes souvenirs, dans mes rêves. Un nourrisson, avant l'enfantement, a passé neuf mois dans un cocon, à l'abri de tout, aussi je pense qu'il n'est pas impossible que la brutalité d'une naissance puisse-être perçue par l'enfant, et comme il n'a encore aucune conception de ce qui l'entoure, que cette vacuité engendre de l'épouvante.

       Pourquoi dire « C'est impossible » ? La pensée conventionnelle borne le jugement, l'intelligence. Les dogmes et les certitudes sont rassurants mais limitent la connaissance. Beaucoup de découvertes actuelles auraient été jugées incroyables par nos ancêtres. Pour ces raisons, j'aime à penser que tout est envisageable dans les domaines accessibles à l'esprit humain. Pour autant il y a aussi, peut-être, et en plus, la part inaccessible, inconnaissable : Soyons conscients de nos limites.

      Aussi j'irai plus loin encore, et là je comprends qu'on ne me suive pas, c'est un cheminement personnel, non pas religieux, mais métaphysique. J'aime dans la philosophie bouddhique le concept de la réincarnation, du karma. En admettant que nous tentions de nous améliorer à chaque renaissance, en espérant atteindre un jour le nirvana, entre chaque réincarnation, l'âme, libérée du corps, vit un état de paix complète, un bonheur spirituel indicible, aussi « l'incorporation » doit être un passage douloureux et frustrant, et cela d'autant plus si cette renaissance se passe très mal. Mais c'est une théorie intime que je livre là, pas une croyance, j'aime laisser la place au doute. Ma phobie, mes cauchemars d'enfants m'ont emmenée sur des chemins détournés. J'essaie de les suivre, tout en gardant un certain recul, mais de les suivre quand-même, pourquoi pas ?

     Laissons la porte ouverte à l'imagination, et pour une phobique du « fermé »comme je le suis, c'est d'autant plus vital, et reconnaissons l'extraordinaire du monde dans lequel nous vivons. Parfois, nous avons la prescience que quelque chose nous dépasse, l'instant est fragile, fugace, mais peut-être que ce sont comme des fils invisibles, qui nous relient à l'essentiel.